Mon cadeau a deux faces

Je pose une carte devant toi, puis une autre face cachée. Je recule les mains avec l’air satisfait de quelqu’un qui vient de rendre service. Dans la scène que j’imagine, Léa regarde surtout la carte retournée. Elle a raison de se méfier : ma générosité vient avec une clause minuscule. Ce que tu refuses, je le récupère.

Voilà l’idée qui m’intéresse dans Agent Avenue. Tu ne choisis pas seulement ce qui t’arrange. Tu décides aussi de ce que tu me laisses. Une bonne affaire peut donc devenir discutable dès qu’on regarde de l’autre côté de la table. Pour un duel aussi court, je trouve cette réciprocité particulièrement maligne.

Créé par Christian Kudahl et Laura Kudahl, illustré par Fanny Pastor Berlie, ce jeu est proposé en français par IELLO. Sa sortie française est datée du 28 mars 2025 sur la fiche officielle : je le présente donc comme une découverte, sans lui coller une étiquette de nouveauté 2026. Le cadre annoncé est de deux joueurs, dès huit ans, pour quinze minutes.

Le quartier tourne en rond, les cartes restent

Deux pions se poursuivent sur une piste circulaire. À ton tour, tu prends deux cartes différentes parmi les quatre de ta main : une visible, une cachée. Tu complètes ta main après les avoir posées. Ton adversaire recrute l’une des deux ; tu recrutes obligatoirement l’autre. Les cartes rejoignent vos collections respectives, face visible.

Le déplacement dépend du nombre d’exemplaires de l’agent recruté que tu possèdes désormais. Tu consultes son premier, deuxième ou troisième symbole. Une carte identique ne produit donc pas toujours le même résultat. Puis chacun déplace son pion ; les conditions de fin sont vérifiées une fois les deux déplacements effectués.

Rattraper ou dépasser le pion adverse permet de gagner. Mais il faut aussi surveiller les collections : trois Cryptologues donnent la victoire, trois Risque-tout font perdre. Avant de composer une offre, tu peux remplacer des cartes de ta main par une défausse cachée, dans la limite de quatre remplacements sur toute la partie.

Une carte utile pour qui ?

Ce que j’aime examiner ici, c’est la valeur relative d’une proposition. Une même recrue peut rendre service à ton adversaire et servir médiocrement ton propre camp. La laisser visible constitue alors une invitation crédible. Reste à décider ce que tu veux vraiment obtenir derrière : un déplacement immédiat, une collection préparée, ou simplement l’évitement d’une mauvaise carte.

Les Agents Doubles donnent un exemple parlant : les deux premiers font chacun reculer d’une case, tandis que le troisième fait avancer de six. Accepter un recul peut préparer un bond. Mais l’adversaire voit cette préparation et pourra chercher à te priver du prochain exemplaire. Ton petit investissement n’a aucune garantie de rendement. Mon conseiller bancaire aurait quelques questions.

Je préfère ce bluff lorsqu’il s’appuie sur les cartes exposées. Tu peux observer une collection, mesurer un écart et comprendre pourquoi une offre semble attirante. Pas besoin d’inventer une voix d’espion ou de soutenir un regard pendant trente secondes. Le doute vient déjà du partage imposé entre les deux joueurs.

Le trottoir d’en face compte aussi

Le piège serait de regarder uniquement son prochain mouvement. Si je t’offre une carte qui te rapproche de moi, celle que je conserve doit justifier ce cadeau. Et si je cherche seulement à te ralentir, je risque d’oublier qu’une collection menace de conclure la partie ailleurs que sur la piste.

Ces fins alternatives me plaisent parce qu’elles rendent le voisinage moins confortable. Je leur trouve aussi une limite nette : une poursuite peut s’interrompre brutalement. Si tu aimes voir un avantage se construire progressivement puis se convertir en victoire, ce dénouement peut sembler sec. Il faut accepter que la menace se lise sur plusieurs fronts.

La pioche conserve également son mot à dire. Tu composes avec quatre cartes, pas avec un catalogue ouvert. Les remplacements permettent de chercher autre chose, sans assurer de le trouver. J’y vois une contrainte stimulante pour improviser une offre, mais je ne conseillerais pas ce duel à quelqu’un qui veut pouvoir expliquer chaque défaite par ses seules décisions.

Un détour par le Marché Noir

Une fois le fonctionnement compris, le mode avancé retourne le plateau et ajoute le Marché Noir. Trois cartes y sont proposées. S’arrêter exactement sur une case correspondante permet d’en obtenir une, avec un effet immédiat ou une capacité permanente. Avancer davantage n’est alors plus systématiquement préférable : la bonne destination peut compter davantage que la distance.

C’est le prolongement qui m’attire le plus. Il ajoute une raison de discuter intérieurement chaque déplacement, mais aussi des pouvoirs à lire et à intégrer. Je garderais donc le mode de base pour expliquer le jeu. Mieux vaut comprendre pourquoi on accepte une carte avant d’ajouter une deuxième vitrine de tentations.

Je sortirais Agent Avenue avec un proche qui apprécie les petites confrontations et accepte d’être piégé sans demander une commission d’enquête. La variante à trois ou quatre existe, par équipes ; mon choix de table reste le face-à-face. Deux collections, deux intentions, une carte cachée entre nous : j’ai déjà assez de raisons de surveiller ce sourire.

LE PETIT DÉBRIEF

Pour ta table ?

Bonne piste si… Deux personnes qui aiment les affrontements courts, les choix piégeux et une part de bluff appuyée sur des informations visibles.

Moins indiqué si… Une table qui souhaite tout maîtriser, construire une longue stratégie ou éviter la confrontation directe.

Ce qui fait son intérêt

  • Chaque proposition nourrit les deux collections : préparer son tour oblige à considérer les intérêts adverses.
  • Les cartes déjà recrutées donnent des indices concrets pour raisonner derrière le bluff.
  • Le Marché Noir ajoute des objectifs de placement avec le matériel de la boîte.

À garder en tête

  • La pioche peut empêcher de proposer les deux options souhaitées ; les possibilités de remplacement sont limitées.
  • Les conditions liées aux troisièmes Cryptologue et Risque-tout peuvent provoquer une conclusion abrupte.
  • Le mode avancé demande de lire les pouvoirs disponibles et ralentit les décisions.

Pour aller voir par toi-même

Règles et informations consultées le 25 octobre 2026. Les visuels sont fournis par les éditeurs et utilisés pour présenter leurs jeux.

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Damien Ludi

Les règles en clair. Les réserves aussi.
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ET À TA TABLE ?

Les joueurs ont la parole.

La note de Damien

8/10

J’accorde 8 sur 10 à Agent Avenue pour son offre de cartes qui engage les deux joueurs et ses collections qui rendent chaque cadeau suspect. La pioche limite le contrôle, et les brusques conclusions pourront frustrer. Je le choisirais pour un duel bref où réfléchir à l’autre compte autant que compter les cases.

La note des lecteurs

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